Note (d’après l’article de Charlotte Mason Poetry) : Violet C. Curry naquit en 1892 et s’inscrivit à la House Of Education en 1911. Son intérêt précoce pour la nature fut mis en évidence par une inspection de son cahier de nature l’année suivante :

« Un livre très complet et intéressant. Les notes montrent une observation attentive et minutieuse de la nature, et les dessins sont très bons » (Alfred Thornley, The Parents’ Review, volume 24, p. 231).

En outre, elle fut félicitée pour sa leçon pratique de botanique :

« Ses notes étaient admirables et la classification des plantes très claire. C’était peut-être la meilleure leçon donnée pendant le travail de la matinée » (Oscar Browning, The Parents’ Review, volume 24, p. 154).

Après avoir obtenu son diplôme de la House Of Education, elle devint la « première directrice résidente de l’Ecole Pratique » en 1914. (Essex Cholmondeley, The Story of Charlotte Mason, p. 94.) Puis, en 1920, elle fonda la St. Hilda’s PNEU School à Bushey, en Angleterre. Elle y exerça les fonctions de co-directrice puis de directrice avant de prendre sa retraite en 1956. Le directeur de la Parents’ Union School (PUS) de l’époque souligna le caractère particulier de l’école de Mlle Curry :

« Félicitations à [Mlle Curry] pour avoir fondé et maintenu une école qui s’inscrit si fidèlement dans la tradition de Charlotte Mason… » (E. Molyneux, The Parents’ Review, volume 67, p. 278)

C’est lorsqu’elle était directrice de l’école St. Hilda qu’elle fut invitée à présenter un article sur l’étude de la nature, lors du rassemblement des enfants du PNEU, en 1925, à Canterbury [The Parents’ Review, volume 36, p. 461] (Agnes Drury, experte en étude de la nature du PUS, n’était pas disponible car elle était en vacances en Afrique du Sud à cette époque [W. De Burgh, The Parents’ Review, volume 37, p. 135]). L’article fut imprimé dans le numéro d’août de The Parent’s Review, et montre pourquoi Curry était connue pour maintenir la tradition des idées de Charlotte Mason. Ce merveilleux article explore les nombreuses facettes de l’étude de la nature et montre comment la science, l’art et la poésie se rejoignent dans la tenue du carnet de nature. « Ce que nous voulons consigner dans les carnets, c’est ce que les enfants ont vu eux-mêmes », écrit-elle. « C’est la valeur d’un tableau. Il est impossible de réaliser une peinture, même plutôt mauvaise, sans avoir regardé. »

Par Violet. C. Curry
The Parents’ Review, 1925, p. 529-537

Lorsque j’ai commencé à écrire cet article, assise près d’un ruisseau dans un jardin d’Oxford, je me suis sentie absolument accablée à l’idée d’avoir à combler le vide causé par le départ de Mlle Drury, pour l’Afrique du Sud, car elle connaît si bien le pour et le contre de ce sujet de l’Étude de la Nature et de la Science, à la Parents’ Union School, que je ne peux que penser que je tente l’impossible en essayant de prendre sa place. Il y a sûrement plus qu’il n’y parait dans la réponse du petit garçon à cette question absurde posée par quelqu’un : – « Aimez-vous l’histoire naturelle ? » « Si vous voulez dire grimper aux arbres, oui. »

Je crois pouvoir dire sans me tromper que toute l’attitude de Mlle Mason à l’égard de l’enseignement de cette matière est contenue brièvement à partir de la page 218 de son dernier livre [An Essay towards a Philosophy of Education]. Ce qui y est dit n’est qu’une répétition de ce qui a été dit dans ses autres livres éducatifs de la série Home Education, et, comme je m’adresse vraisemblablement à des enthousiastes du programme du P.U.S. qui connaissent très bien ces livres, je n’aborderai que très brièvement ses principes et verrai ensuite comment ils s’appliquent dans la pratique.

Mlle Mason dit que les enfants doivent recevoir la science sous une forme littéraire. Nous devons donner des informations courantes mais sous une forme agréable pour que l’esprit puisse réagir aux idées qu’elles contiennent. Comment cela fonctionne-t-il en pratique ? Dans les premières années, les enfants se familiarisent avec l’histoire de la vie de la plupart des plantes, des oiseaux et des animaux communs de la campagne, sans compter ceux que l’on ne peut rencontrer qu’au zoo ou lors de voyages à l’étranger. Nous lisons à voix haute aux enfants, ou les enfants lisent eux-mêmes, cette délicieuse série de livres, la série “Eyes and No-eyes d’Arabella B. Buckley (1), les histoires d’oiseaux d’Oliver Pike, les livres moins bons mais très intéressants de “Tommy Smith”. J’ai récemment assisté à une réunion de quelque sept ou huit cents Scouts au cours de laquelle un de leur chef nous a fait un exposé très instructif sur le travail dans la Nature. Il nous a incité à aborder ce sujet avec nos scouts, même si nous ne devions compter que sur un jardin comme champ d’observation. Il nous a demandé si nous savions exactement comment un chat ou un chien posent leurs pattes, et quelle est la différence entre leurs empreintes, pourquoi un chien a les griffes sortis, alors qu’un chat les rentre, et pourquoi un cochon est gras ? Avec des questions aussi simples que celles-ci, il nous a montré comment cette basse-cour, bien que limitée, pouvait devenir extrêmement intéressante. Je me suis rendu compte que la réponse à la plupart de ses questions pouvait être trouvée dans les livres de Forme I [CP, CE1, CE2 en France]. Bien sûr, il a poursuivi en nous parlant des crécerelles qui bâtissent dans une tour au centre de Londres, et d’autres observations délicieuses qui lui sont propres.

En Forme II [CM1, CM2 et 6e en France], nous étudions le livre d’Arabella Buckley –  Life and her Children (2), Madam How and Lady Why (3) (toujours un grand favori), The Sciences (4), précieux en raison de ses informations simples, ainsi qu’un livre de botanique élémentaire [An Introduction to Elementary Botany de C.L. Laurie]. Il est difficile de se rendre compte que beaucoup de gens ne connaissent pas les faits simples sur l’astronomie tels qu’ils sont donnés dans The Sciences. Il y a quelques jours, j’ai rencontré une mère de famille (qui avait remporté tous les prix que Girton avait à offrir lorsqu’elle était à l’université de Cambridge) se plaignant qu’on ne lui avait jamais appris que les étoiles et les planètes étaient différentes et qu’il était possible que nous entendions parler de planètes appartenant à d’autres soleils !

Dans les Formes III et IV [de la 5e à la seconde en France], nous lisons les livres d’Arabella Buckley, Winners in Life’s Race (5), The Fairyland of Science (6), ainsi que The Study of Plant Life de Stopes (7),  Elementary Study in Plant Life de Fritsch, Some Wonders of Matter [de Bishop Mercer], et les livres de Lucy Evelyn Cheesman sur les insectes [Everyday doings of Insects]. En plus de recevoir des informations courantes, les enfants doivent maintenant se familiariser avec la nomenclature scientifique, et l’on s’appuie beaucoup sur la structure du travail effectué en Forme II. Les élèves de la Forme V [Première en France] lisent Scientific Ideas, Textbook of Geology de Charles Lapworth, Study of Animal Life de Thomson (8),  ainsi que Botany et Applied Botany de Thoday.

Quelle place prend la narration dans ces leçons ? Mlle Mason dit qu’une leçon sans narration est une leçon perdue. On nous a rappelé, il y a deux ou trois soirs, qu’il y a plusieurs façons de narrer, et il est probable qu’en sciences, nous devrions souvent utiliser des dessins et des résumés, dans les classes plus âgées, pour nous assurer que les noms sont bien assimilés. Mais puisque nous transmettons des connaissances sous une forme littéraire, il n’y a aucune raison pour que la narration ordinaire n’ait pas lieu, même dans une leçon de science. D’ailleurs, certains se souviennent de ce qu’a dit Mlle Kitching à propos du nouveau livre de Mlle Mason, à savoir que nous devons constamment relire ce que Mlle Mason a dit, de peur que la familiarité des mots ne nous fasse croire que nous n’avons plus rien à apprendre. Tout semble si facile. On se dit « bien sûr », tout du long, mais je ne vois pas de méthode qui serait plus difficile et c’est parce que nous ne serons jamais suffisamment simples. Nous nous disons tous fermement « ah oui c’est vrai, la narration », et Mlle Parish dit « vous devez raconter », mais j’ai vu hier une leçon de littérature, donnée de façon admirable, mais sans narration.

On dit souvent qu’il est absurde que les enfants restent assis à l’intérieur pour conter l’histoire de l’alouette telle qu’elle est racontée dans la série Eyes and No-eyes, par une belle journée où ils pourraient sortir. Eh bien, il est peut-être absurde pour n’importe lequel d’entre nous de rester à l’intérieur alors que nous pourrions être dehors, et je crois qu’il est très bénéfique de profiter d’un éclat soudain de beau temps pour sortir toute la journée. Cependant, dans l’ensemble, la vie scolaire doit être basée sur la régularité et ces sorties soudaines en plein air sont impossibles (d’autant plus si l’on se souvient des visages des autres membres du personnel dans une école lorsque la maîtresse de botanique vole impitoyablement le temps alloué au français ou aux mathématiques). Mais il est certain que nous nous efforçons tous, au cours de la Promenade en Nature, ou des après-midi de Scoutisme, et à tout autre moment disponible pour cela, de faire remarquer à l’enfant les choses qu’il a lues à l’intérieur. « Quand je serai grande, m’a annoncé un jour une de mes élèves, j’écrirai un livre sur les oiseaux dans lequel les oiseaux seront peints tels qu’ils sont vraiment ». (Ces paroles ont été prononcées par une enfant qui avait eu la patience de rester assise pendant deux ou trois heures à guetter le nid d’un tarier des prés. Elle l’avait trouvé, ainsi qu’un nid de bruant des roseaux). On compatit bien sûr, et pourtant je sais, par expérience, à quel point il est plus facile de montrer un oiseau à un enfant quand il sait déjà à quoi s’attendre, grâce à une histoire qu’il a lue ou une illustration qu’il a vue. L’enfant qui s’intéresse à l’histoire naturelle sera heureux de découvrir plus de connaissances sous une forme littéraire. L’enfant qui ne s’y intéresse pas, et un tel enfant me semble exceptionnel, est généralement heureux de ne pas être taquiné pour observer les choses qui n’ont pas pris place dans son esprit sous forme d’idée littéraire. Peut-être me permettrez-vous de donner un exemple personnel pour illustrer ce que je veux dire. Depuis des années, j’ai vu, dans divers livres sur les oiseaux, des photos de tarins des aulnes accrochés aux cônes des aulnes, et, chaque fois que je suis passée devant un aulne, j’ai levé les yeux, m’attendant à voir ces petits oiseaux jaunes-verts. En mars dernier, je pique-niquais dans un parc non loin de Londres et j’ai vu des aulnes près d’un lac. En levant les yeux, j’ai vu un couple de tarins accrochés aux cônes des aulnes, chantant doucement, comme le décrit le manuel de Coward (8).

Cela nous apporte tant d’apprendre aussi à regarder et apprécier les livres scientifiques. La plupart d’entre nous ne possèdent pas de microscopes puissants – est-ce que cela doit nous empêcher de profiter, par exemple, de la connaissance des formes exquises des flocons de neige telles qu’elles sont représentées dans The Sciences ? Cette illustration en donne quelques exemples. Un enfant qui lisait cette leçon m’a apporté un exemplaire du Geographical Society’s Magazine dans lequel figuraient des images d’autres formes de flocons parmi les quelques trois mille qui ont été répertoriées. En parlant de belles formes dans la nature, nous avions autrefois à l’école un livre montrant les formes du pollen, mais je crois que ce livre est épuisé.

J’ai demandé récemment à un Guide Scout qui s’intéresse de près à la nature, si elle lisait parfois de la poésie, car la vision d’une fleur par un poète permet souvent de fixer un nom lorsque tous les livres de botanique disponibles n’ont pas réussi à marquer la mémoire. « Oh non, dit-elle, je croyais qu’ils utilisaient juste n’importe quel adjectif pour faire des rimes ». Je soutiens que ce n’est pas vrai et que l’encouragement que Miss Drury a apporté à l’utilisation de poèmes dans nos Carnets de Nature a été très précieux. « Quel est ce bourgeon ? Je n’arrive jamais à m’en souvenir », me disait l’autre jour une adulte, en me montrant un rameau de tilleul. Je lui ai cité le vers que mes enfants adorent, à propos du « tilleul à bourgeons rubis ». « Merci, a-t-elle dit, je n’oublierai jamais cela ».

Je prends au hasard un livre de poèmes, celui de Meredith. Que dit-il ?

« Le Vert-jaune jaillit du bosquet, le pic-vert rieur »
« Chaque arbre de la forêt rougit comme le cornouiller, éclatant tel le rayon blanc. »

« Rapide comme l’hirondelle le long des rivières lumineuses.
Tournant à la surface pour rencontrer ses ailes miroitantes… »

Voici trois citations de Shakespeare.

« Sur cette promesse il leva son menton
Comme un cincle plongeur regardant à travers la vague
Qui, se voyant observé, s’immerge bien vite… »

« Ah ! la douce alouette, fatiguée du repos,
De son nid humide, s’élève dans les hauteurs… »

« Ou comme l’escargot, dont les tendres cornes sont touchées,
Recule douloureusement dans sa grotte-coquille… »

A présent, quelle est l’attitude de Mlle Mason envers la chimie ? Je pense que c’est important. Nous avons tendance à surestimer la valeur de l’expérience. Je me suis demandé si ceux qui nous ont fait suivre un cours ennuyeux où nous devions découvrir ce qu’était les cristaux de soude – alors que nous le savions -, quel acide on nous avait donné – nous l’avons rapidement découvert en goûtant, ce qui était interdit – et la découverte quotidienne de la Densité Relative – qui nous faisait mourir d’inquiétude – développaient vraiment nos « facultés » ? Nous semblions travailler à ce genre de choses pendant des années, et pourtant, en arrivant chez une amie très intelligente, qui avait également suivi ce cours, j’ai été étonnée de l’entendre demander : « Comment trouves-tu la Densité Relative ? ». Elle a poursuivi en disant quelque chose que j’ai trouvé très révélateur. « Je ne me souviens pas d’un seul mot de toute cette science expérimentale, seulement des Halogènes et, maintenant que j’y pense, je l’ai appris dans un livre ». Mais Mlle Mason ne ramène pas la chimie à néant. Elle voudrait que nous fassions toutes les expériences possibles. Mais les expériences qui nécessitent un laboratoire bien équipé sont probablement réservées à un petit nombre de personnes, tandis que les expériences qui engagent le bon sens sont destinées au plus grand nombre – la réponse à tous les nombreux pourquoi d’aujourd’hui. Pourquoi faisons-nous du feu d’une certaine manière, qu’est-ce que le vide, pourquoi les feuilles tombent-elles à l’automne ? Je pense que pratiquement toutes les expériences décrites dans les livres que nous utilisons peuvent être réalisées sans plus d’appareils que ceux que l’on peut facilement se procurer dans une maison ordinaire – jusqu’à ce que le travail plus spécialisé des formes V et VI soit entrepris [Première et Terminale en France].

Les Promenades en Nature sont les grands moments de découverte. Il faut les utiliser pour faire remarquer les mosaïques des feuilles, les associations de plantes, le chant des oiseaux, les habitats des plantes, les habitudes de croissance, mais il faut aussi les considérer comme des moments où les enfants cherchent par eux-mêmes et les encourager à observer par eux-mêmes. Apprenez aux enfants, si possible, à identifier eux-mêmes les plantes – on nous l’a appris à l’école et cela nous a été d’une grande aide. Ce que nous voulons inscrire dans les carnets, c’est ce que les enfants ont vu eux-mêmes. Cela a la même valeur qu’un tableau. Il est impossible de réaliser une peinture, même plutôt mauvaise, sans regarder – et le regard de quelqu’un d’autre ne vous aidera pas. Il me semble que la vie entière est enrichie par l’étude de la Nature. Quel meilleur moyen de passer un voyage en train ennuyeux que de chercher ses fleurs préférées sur les talus du chemin de fer, ou d’essayer d’identifier les différents sols traversés par la ligne en cherchant les plantes que nous savons être attachées à certains types de sol ? Sur le chemin de Canterbury, il est intéressant de remarquer le nombre de fleurs sauvages qui survivent aux cimenteries près de Strood. Dans les fosses situées près de la ligne, toutes sortes de plantes aimant la craie poussent avec bonheur, malgré l’épaisse couche de fine poussière blanche qui recouvre tout. Depuis que j’ai quitté Oxford, il y a quelques années, je ne connais aucun endroit où je peux voir pousser la Violette d’Eau, sauf dans un fossé près de la ligne vers Cambridge, que je traverse de temps en temps en juin – c’est un spectacle qui mérite d’être attendu avec impatience.

Est-ce trop espérer que l’habitude de prendre des notes au sujet de la Nature contribuera à protéger les fleurs sauvages d’Angleterre ? Certains d’entre vous ont peut-être vu dans le Morning Post il y a quelques jours la description d’un Cypripedium [une orchidée] qui avait prospéré dans le Yorkshire jusqu’à ce qu’un collectionneur se mette au travail et que chaque plante soit déracinée. À Oxford, la belle Limnanthe s’est établie en abondance derrière les barges amarrées près du chemin de halage. Mais le dragage est en cours et la Limnanthe est déracinée sans qu’aucun mot ne soit prononcé. Outre la liste des oiseaux et des fleurs que l’on tient habituellement, ne pourrions-nous pas dresser des cartes des champs et des étangs, et même des cartes routières de notre district, indiquant où l’on peut trouver des plantes de toutes sortes ? Je sais que cela peut être intéressant même à Londres. Quelqu’un m’a dit récemment qu’il y avait seize espèces différentes d’arbres dans le square où elle habite, près de Bayswater Road, sans parler d’un pigeon ramier entreprenant qui y a fait éclore ses petits en novembre de l’année dernière. Et tout le monde a dû remarquer à quelle vitesse un terrain vague se couvre de fleurs là où l’on s’y attend le moins – je pense aux endroits que l’on peut apercevoir du haut d’un bus près de Marble Arch.

Il y a un autre aspect de cette habitude d’observation attentive qui me semble être des plus importants. Il est certain que l’enfant qui grandit en observant la Nature développera quelque chose issu du grand calme de la Nature elle-même. Nous vivons à une époque de précipitation et d’agitation de la pensée – qu’est-ce qui donnera enfin la paix à l’homme ? Quel repos pour l’œil et le cerveau que de percevoir le « rythme imperturbable » de la feuille qui se déploie, l’ouverture graduelle des mains en prière de la châtaigne ! Une belle journée de février nous incite à chercher des trésors dans les haies – le tilleul ou le hêtre se pressent-ils pour profiter du soleil ? Pas du tout. Nous pouvons nous hâter de mettre nos vêtements d’été ou de porter les modes de demain, mais pas la Nature. Un journal tenu d’une année sur l’autre ne montrera que peu de variation sur les moments où les plantes sortent. La patience semble être une qualité qu’exige l’amour des activités de plein air – la patience surtout dans l’observation des oiseaux – le genre de patience qui permet d’observer ce travail vers un but ultime que nous savons devoir atteindre – le genre de patience qui finira peut-être par surmonter cette irritation nerveuse devant la lenteur de la croissance qui ne se hâte pas de suivre le rythme de notre soi-disant civilisation. « Que pensez-vous du bulletin de mon enfant ? » demandait l’autre jour une mère d’une enfant très exaltée, peu responsable, mais douée. « Voyez-vous, elle doit gagner sa vie, et je ne veux pas qu’elle soit gaspillée, et je pense qu’elle est gaspillée. » L’enfant en question n’avait que 11 ans !

La plupart d’entre nous ne sont pas en mesure de brûler la chandelle par les deux bouts – je veux dire par là qu’on ne peut pas raisonnablement s’attendre à ce que nous emmenions à la fois nos enfants observer les étoiles le soir et l’oiseau attraper son ver au petit matin. Mais il existe de charmants livres d’astronomie au programme et de simples cartes des étoiles qui, si elles sont inscrites chaque mois dans un carnet de notes sur la nature, tendent à être mémorisées, de sorte que lorsque l’occasion de voir des étoiles se présentera, il sera assez facile de repérer les constellations. « Je devrais tout savoir sur les étoiles, mon père nous en parlait toujours, mais nous ne lisions jamais sur le sujet », disait une mère aux prises avec un torrent de questions posées par son fils de huit ans, telles que « La lune a-t-elle une nuit et si oui, combien de temps dure-t-elle ? »

Non, cessons de dire aux enfants que nous avons d’autres préoccupations lors d’une promenade dans la nature. Vous rappelez-vous comment Hudson décrit son père qui le tenait en l’air pour voir ce dont il était par la suite certain d’être le nid d’un guêpier ? Il se souvenait parfaitement de l’incident, même s’il n’avait que cinq ans à l’époque, et il a pu, des années plus tard, identifier le nid.

Cet article n’est pas consacré à la géographie, mais il semblerait que l’étude des plantes et des animaux soit inséparable de l’étude de la géologie et de la géographie physique, comme le souligne si bien Mlle Newbigin dans ses livres (9) que nous utilisons dans les Formes IV et V. Ici, je peux dire que nous avons eu beaucoup de plaisir à tracer les routes et les étangs de notre voisinage et, après les avoir coloriés géologiquement, à les annoter pour montrer où l’on pouvait trouver de bons spécimens de plantes ainsi qu’une liste considérable d’oiseaux. Notre grande ambition est de trouver des plantes non répertoriées dans Bentham et Hooker, ou du moins non répertoriées comme se trouvant dans ce comté. Ce zèle se maintient pendant les vacances. L’année dernière, une enfant de 12 ans m’a envoyé une excellente peinture d’une Lobélie brûlante qu’elle avait trouvée dans une partie du Hampshire, où elle n’était pas répertoriée.

Qu’est-ce qui peut nous aider à voir plus loin que la science ? Y a-t-il jamais eu un lien plus grand entre les nations que l’importance de la Radio ? Mais ceux qui regardent le plus loin, vers les grandes lois simples qui régissent l’univers, ne sont-ils pas aussi ceux dont la vie est rendue belle et agréable par leur plaisir des petites choses ? Il en était ainsi pour Mlle Mason. Elle aimait les petites choses de la terre et trouvait du temps pour elles parmi tous ses grands projets pour l’humanité en général. Au cours de l’année où j’ai eu le privilège de m’asseoir à côté d’elle au déjeuner, la conversation, je m’en souviens, tournait souvent autour de ce qu’elle avait vu la veille en conduisant sa voiture, ou de ce que nous avions vu en nous promenant dans les belles collines et vallées autour d’Ambleside. Je me souviens en particulier qu’elle ne partageait pas l’enthousiasme de Wordsworth pour la Célandine, que Mlle Mason décrivait comme effrontée !

Pour conclure, je voudrais vous lire un poème d’Evelyn Underhill :

Immanence

Je suis dans les petites choses,
Dit le Seigneur.
Je ne suis pas porté par les ailes matinales
De la majesté, mais j’ai posé mes pieds
Au milieu du blé tendre
Qui germe, triomphant, dans la terre labourée.
C’est là que j’habite dans la faiblesse et dans la puissance ;
Non pas brisée ou divisée, dit notre Dieu.
Dans la parcelle de ton jardin, je viens fleurir.
Sous ton porche, ma vigne
Douce et féconde, s’enroule ;
Attendant, au seuil, l’heure de l’Amour.

Je suis dans les petites choses,
Dit le Seigneur :
Oui, sur les ailes déployées
Des oiseaux pressés, les pieds tapotant doucement
Des douces bêtes à fourrure, je viens rencontrer
Ton cœur dur et égaré. Dans les yeux bruns et brillants
Qui jettent un coup d’œil hors du chariot, je me confesse :
Sur chaque nid
Où la Patience plumeuse est heureuse de couver
Et abandonne son plaisir pour l’entreprise élevée
De la maternité.
Là repose ma Divinité.

Je suis dans les petites choses,
Dit le Seigneur :
Mes ailes étoilées
Je les abandonne,
Je prends la grande route de l’humilité de l’Amour :
J’adapte humblement ma stature à vos besoins.
En tant que mendiant
A vos portes, je ne cesserai de demander-
En tant qu’homme, de parler avec l’homme.
Jusqu’à ce que par cet art
je réalise mon plan immémorial
Passer le linteau bas du cœur humain.

Note de la traductrice : Je me suis permise d’annoter cet article avec les références des livres cités, lorsqu’ils sont disponibles sur internet, afin de se rendre compte des ouvrages utilisés alors. N’étant pas traduits en français, je vous conseille, pour en tenir lieu, les références suivantes :

– pour les sciences naturelles : les nombreux ouvrages du naturaliste Jean-Henri Fabre disponibles sur le site e-fabre.com

– pour la géographie, citée en fin d’article, deux des manuels utilisés dans les écoles de Charlotte Mason et traduits par Maeva Dauplay : Géographie élémentaire, avec cartes et illustrations, de Charlotte Mason et Géographie physique pour grades primaires de C. C. Long.

(1) Eyes and No-eyes d’Arabella B. Buckley est disponible en anglais sur le site archive.org.
(2) Life and her Children
(3) Madam How and Lady Why
(4) Winners in Life’s Race
(5) The fairy-land of science
(6) Botany de Stopes
(7) The Sciences d’E. Holden
(8) Study of Animal Life by Thomson
(9) Birds of the british isles and their eggs de T.A. Coward : ce manuel n’est pas traduit en français, mais il est très intéressant, même pour les francophones, pour ses superbes illustrations.
(10) Modern geography de Marion Newbigin

Version française de l’article publié par Charlotte Mason Poetry avec leur autorisation. (Traduction ©2021 Charlotte Roman. Relectures et révisions Sylvie Dugauquier et Maeva Dauplay)

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